Le cadeau de mon professeur

Chacun de nous possède quelques objets porteurs de souvenirs. Ces « trucs » ont une particularité : ils sont insignifiants pour les autres, car souvent nous sommes les seuls à conserver le souvenir qui s’attache à eux.

Chez moi, c’est une plante, un Hoya qui s’épanouit sur la terrasse. Un Hoya est une plante tropicale, mais celle-ci vient de Suède. Voici l’histoire qui s’y attache :

J’ai quitté la Hongrie en 1973 et quelques années plus tard, une boîte de production m’a engagée pour écrire un petit scénario de promotion pour un produit pharmaceutique. Ce travail m’a amenée à Uppsala en Suède, à 70 km de Stockholm. Cela m’a permis de revoir mon ancien professeur de l’école de Cinéma de Budapest. Janos Herskó y vivait, depuis son départ de la Hongrie. Si vous avez lu ma page sur mes débuts, vous savez combien cet homme était adoré par tous ses élèves.

Après un concours long de 10 mois, je suis devenue l’une d’eux, en 1968 dans cette école de cinéma si convoitée. Il m’a fait confiance, malgré un handicap majeur : être une fille. Une fille, à côté de 15 garçons n’a pas toujours été une sinécure à cette époque. Le mot « réalisateur » ne se déclinait même pas au féminin, preuve que c’était un métier d’homme. Hersko pensait autrement. Pendant deux ans, il nous a enseigné le métier, avec patience, humour et ton juste. La première année était consacrée à la « vraie » vie, autrement dit : les documentaires. Pour nous exercer à l’art de l’interview, les élèves devaient se mettre par deux et, devant les caméras de notre petit studio télé, questionner son partenaire, afin de mieux le connaître. Quand mon tour est arrivé, un de mes copains a fait une prestation assez drôle : commenter le contenu de mon sac.

Une fois l’enregistrement terminé, Herskó a pris place face à moi, lançant à la cantonade : « C’est mon tour. Démarrez le magnéto ! ». Il m’a observée pendant quelques secondes, puis, d’une voix douce, il m’a dit : « Racontez-moi, comment vos parents vous ont appris leur divorce ? »

Une petite fille de 7 ans a surgi dans mon esprit, entre ses deux parents occupés à partager leur bibliothèque. « Prends ce livre, je sais que tu l’aimes beaucoup, » disait mon père et j’ai (re) entendu ma mère lui répondre : « Mais non, tu l’adores aussi ! Garde-le ! ». Leur bibliothèque, patiemment constituée volume par volume, se désagrégeait, comme leur mariage.

Mon père s’est tourné vers moi, s’accroupit pour être à ma hauteur et, en tenant fermement mes bras, m’a posé la question fatidique : « Nous allons nous séparer. Maman va partir d’ici. Avec qui tu veux rester ? Avec elle ou avec moi ? »

Face à mon professeur, les larmes aux yeux, j’ai raconté ce moment et mon incapacité à lui répondre. Ne voulant pas faire de peine à mon père, dont le visage touchait presque le mien, finalement j’ai soufflé : « Avec toi… »

Cut ! Comme on dit dans le cinéma.

Quelques mois ont passé. Tous mes camarades étaient occupés à trouver et développer leur projet de film de fin d’année : un documentaire. Et moi, j’étais en panne d’idée. Les cours se succédaient sans que j’apporte le moindre synopsis. Herskó ne m’a pas bousculée, mais je me sentais de plus en plus gênée par mon manquement qu’il pouvait interpréter comme un je-m’en-foutisme ou une absence de talent.

Dans ma tête, quelques vagues idées tournicotaient, mais je les ai vite chassées, estimant que c’était ridicule, même d’y penser.

Un soir, Herskó en fin de cours, lance devant tout le monde : « Negrelli, attendez-moi au café à côté ! ». « Aie ! Qu’est-ce qu’il veut ? »  pensais-je, mais sans poser de questions, j’ai répondu : « Oui, Professeur… »

Au café, il me toise et ne dit rien. On fume en silence tout en sirotant notre café.  Je sens que mon inaction ne peut plus durer :
– Professeur, je pense à une idée, mais…
Il me sourit pour m’encourager, avec une pointe de malice.
– J’ai pensé faire quelque chose sur ma mère…
– Voilà la phrase que j’attends depuis des mois ! Bravo ! Sachez que tant que vous n’avez pas réglé avec vous-même la problématique de votre enfance, vous ne pouvez pas passer à autre chose !

C’est ainsi que le film « Nous et moi » est né, après moult difficultés, avec moi-même, avec mon entourage, mais finalement Herskó m’a montré le chemin, comme il a montré le leur aux autres élèves.

Puis Herskó a quitté la Hongrie, comme je l’ai déjà raconté. Un autre professeur a pris le relais pour la 3e année de notre promo. Un réalisateur en activité, comme tous les professeurs de l’École. Une sommité, un grand parmi les plus grands !

Premier jour, assis en rang face à lui sur le plateau du studio, nous nous présentons un par un. Mon tour arrive, je dis mon nom : Andréa Negrelli et avant de continuer, il me lance : « Je sais qui vous êtes ! Je dois vous dire que la réalisation n’est pas un métier destiné aux femmes. Durant le temps qui nous reste, je vais m’efforcer de vous le prouver ! » Vlan ! Et il a effectivement tout fait pour que je comprenne : je ne suis pas à ma place !

Deux ans nous séparaient de la fin de nos études. Pour moi ces deux années représentent encore aujourd’hui une période de souffrance. Les cours de mise en scène sont devenus cauchemardesques avec ce personnage en face de moi. Á chaque instant, je devais me méfier de lui et de moi-même, ainsi que de mes camarades rigolards.

Cut !

La jeune femme qui est arrivée à Stockholm, ne ressemblait en rien à l’étudiante insouciante que Herskó connaissait. Il m’accueillit avec un : « J’ai été ravi de recevoir votre lettre et je suis ravi de savoir que vous allez bien et que vous êtes là où vous êtes ! » (C’est-à-dire en France.) « Venez, on a plein choses à se raconter ! »

Je retrouve son franc-parler, son humour, sa vivacité inchangée, malgré les années passées. Je suis invitée chez eux, chez ce couple mythique, pour l’univers cinématographique hongrois : Janos et Anna. Sa femme est photographe et camerawoman. L’appartement, proche de la capitale suédoise, est ensoleillé, meublé avec le style design du pays, épuré, chaleureux et fonctionnel, avec de superbes plantes autour des fenêtres.

Ces quelques jours m’ont ouvert les yeux sur une partie de mon passé et sur mes difficultés en Hongrie. Quand je lui ai parlé de son successeur et le traitement que j’ai subi, il a hoché la tête avec tristesse : « Ça ne m’étonne pas du tout, car nous représentons deux mondes inconciliables ».

Lors de nos conversations une chose est restée dans ma gorge : je n’ai pas osé avouer que l’interdiction manifestée, semaine après semaine par son successeur (dont je préfère taire le nom), est ancrée en moi. Même si j’ai obtenu mon diplôme, envers et contre tout, je ne me sentais plus légitime à exercer le métier de réalisateur. Ce sentiment m’a poursuivi pendant de longues années.

La plante HoyaAvant mon retour, j’ai félicité Anna pour son magnifique Hoya grimpant sur les fenêtres du salon. Elle m’en a offert deux feuilles. « Tu les enterres à moitié dans un pot et tu en auras un chez toi. Ainsi tu penseras à nous. »

Arrivée à Paris, j’ai exécuté sa recommandation. Durant plusieurs mois, les feuilles sont restées vivantes, sans le moindre signe de vouloir engendrer une plante. Un jour, j’ai décidé de mettre fin à l’expérience et j’ai renversé le pot sur un papier journal, avant de tout mettre à la poubelle. Et que vois-je ? Une petite racine en bas d’une des feuilles.

C’est ainsi que la bouture a pris et, très lentement, est devenue une plante. Elle a grandi à Paris, puis m’a accompagnée lors des déménagements successifs, pour finalement arriver trois décennies plus tard dans le Sud de la France et s’y épanouir, comme jamais !

Quand je la regarde, quand je la soigne, je pense à mon professeur, jardinier de jeune talents…

 

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